Il y a toujours plusieurs raisons de regretter d'avoir accepté un peu vite une invitation à dîner :
- dans certains cas, vous pouvez craindre, à juste titre, de vous ennuyer mortellement (ne comptez pas sur moi pour passer une nouvelle soirée avec les Désert), ou, pire, de n'avoir rien à vous mettre sous la dent.
- souvent, au moment-même où vous confirmez définitivement votre venue, votre mémoire vous rappelle soudain combien vous allez souffrir le lendemain matin, en vous levant aux aurores en même temps que vos enfants après de trop courtes heures de sommeil, la tête lourde, la langue pâteuse, le teint cireux, avec la désagréable impression, éventuellement, d'avoir un peu abusé de la tireuse à bière.
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au moment de vous préparer, quand vous serez en proie à de douloureuses hésitations sur le style vestimentaire à adopter (chic ? décontracté ? chic décontracté ?), vous vous rendrez compte que vous n'avez rien à vous mettre, à moins de porter la même tenue que la fois précédente, ce qui constitue, bien-sûr, un impair à ne jamais commettre.
Samedi soir, nous étions reçus pour la soirée, et, quoique ne craignant pas trop de m'ennuyer (puisque Xavier et son épouse faisaient aussi partie de la liste des invités), et tâchant de ne pas penser au réveil douloureux du lendemain matin, je me trouvais fort embarrassée face à mon armoire devant laquelle je tentais difficilement de trouver la tenue adaptée à l'événement.
Dans cette incertitude pénible, une chose me réconfortait heureusement : j'avais déjà choisi mes chaussures – une paire toute neuve d'escarpins à talons hauts un peu pointus.
J'ai fini par enfiler une robe et, l'heure avançant, nous sommes partis, avons déposé les enfants chez leurs grands-parents chez qui j'ai fait attention à me déchausser, me souvenant de la controverse familiale sur le risque de poinçonnement du parquet par des talons trop fins, et nous sommes arrivés, à peine un peu en retard, chez Marie-Anne et Stéphane, nos hôtes.
La soirée a très bien commencé. Xavier, en plein ré-emménagement dans sa maison incendiée à nouveau habitable, me dressait, l'air sombre évidemment, la liste des travaux restant à effectuer, tandis que je sirotais un verre de Pouilly en observant distraitement les trente ou quarante autres invités présents, debout comme nous un verre à la main.
Jusqu'à ce que j'avise Marie-Anne, plantée à deux ou trois mètres de moi, regardant fixement en direction de mes jambes. Aurais-je eu la prétention de croire qu'elle en admirait la plastique, son air soucieux m'aurait aussitôt détrompée. Marie-Anne ne détournait pas le regard de mes pieds.
Xavier, qui ne s'est pas rendu compte de mon trouble, continuait à évoquer alors la pose d'un nouveau placard au premier étage. Je fixais désespérément le fond de mon verre, car j'avais déjà compris : Marie-Anne craignait que mes talons pointus ne causent des dégâts irréparables à son parquet ancien.
Je la vis d'ailleurs se rapprocher de mon mari, qui bavardait un peu plus loin, et lui adresser quelques mots, pointant un doigt accusateur dans ma direction.
J'étais déjà devenue plus rouge que le Côte du Rhône de Xavier. Marie-Anne était en train de demander à mon mari si je pouvais me déchausser, m'obligeant à passer le reste de la soirée pieds nus, ou peut-être dans de vieilles pantoufles (trouées, sans doute) qu'elle m'aurait passées pour l'occasion. Jamais je n'avais vécu un tel cauchemar ni une telle humiliation (si ce n'est le jour où j'avais perdu une sandale en plastique dans la vase d'un lac de montagne et où j'avais dû rentrer à pied avec une seule chaussure).
Marie-Anne et mon mari s'approchent de nous. Mes doigts se crispent sur le pied du verre pour dissimuler le tremblement dont ils sont pris soudainement.
- J'aurais un service à te demander...
Je dois rêver, c'est à Xavier que Marie-Anne semble s'adresser.
- Peux-tu nous aider à déplacer la table basse ?
Je me retourne et avise juste derrière mes talons le lourd meuble bas qui encombre le salon et que Xavier, avec l'aide de mon mari, guidé par Marie-Anne, entreprend aussitôt de transporter dans le garage.
Restée seule avec mon verre de vin, je fixe machinalement mes pieds, puis, relevant fièrement la tête, j'avise un groupe d'invités à l'autre bout du salon. Je les rejoins d'un pas ferme et assuré, mais un peu sur la pointe des pieds tout de même...
On ne sait jamais.