vendredi 30 septembre 2011

Présentations

  Depuis plusieurs mois maintenant, mon fils a un grand ami, un camarade de classe prénommé Bastien. Depuis un an, Bastien et lui passent toutes leurs récréations ensemble, jouent ensemble, et se retrouvent, disons un après midi sur deux, au parc Arborique.
  Dès que Bastien débarque dans le jardin, mon fils, ainsi que son frère d'ailleurs, se précipitent vers lui, et ils se mettent tous invariablement à parcourir les allées à vive allure, les uns derrière les autres, sans s'arrêter : Bastien semble monté sur ressort.
  Je connais bien la maman de Bastien, de vue du moins. Elle accompagne son fils tous les jours à l'école, tous les jours c'est elle qui vient le chercher. Autant dire que nous nous sommes croisées plusieurs centaines de fois. Pourtant nous ne nous sommes jamais adressé la parole : elle paraît assez froide, voire un peu hautaine, et je n'ai jamais eu vraiment envie d'engager la conversation malgré la bonne entente qui règne entre nos garçons. Au parc, elle s'installe sur un banc, un peu éloigné du coin où j'ai mes habitudes. Parfois mes enfants, entraînés par Bastien, jouent à côté d'elle, pendant qu'elle pianote sur son téléphone portable. Elle a toujours l'air de s'ennuyer au parc Arborique.
  Mais cet après midi, grande nouveauté : la maman de Bastien et moi avons échangé quelques mots pour la toute première fois. Je venais chercher mon fils, elle avait juste récupéré le sien, et nous nous croisons devant la porte de la classe.
« Vous avez eu mon message ? » me demande-t-elle de but en blanc.
  Surmontant ma réaction de surprise, et imaginant vaguement qu'il pourrait s'agir d'une invitation à l'anniversaire de Bastien, destinée à mon fils, j'explique que je n'ai rien trouvé sur mon répondeur. Une seconde d'hésitation.
« Vous êtes bien la maman d'Achille ? »
  Non, je ne suis pas la maman d'Achille. Achille est un autre petit garçon de la classe. Cela fait un an que Bastien et mon fils sont les meilleurs amis du monde, cela fait un an que nous nous croisons plusieurs fois par jour accompagnées de nos enfants, mais visiblement, pas une seule fois la maman de Bastien ne s'est enquise du prénom du camarade préféré de son fils.
  Je suis néanmoins ravie d'avoir fait sa connaissance. Sur un malentendu, peut-être, mais désormais les présentations sont faites.

« Presque rien » (et non pas « rien du tout », attention nuance !)

  Ça y est ! J'ai récupéré le cahier de vie de mon fils, élève de moyenne section, et j'ai le loisir de le consulter pendant tout le week-end. Je dois même le rendre signé lundi matin, pour prouver que je l'ai bien regardé – attention les parents, les maîtresses vous surveillent ! La maman de Bastien trouvera grand profit à potasser le trombinoscope des élèves de la classe.

  Mais surtout, surtout, j'attendais avec impatience de lire la suite du splendide poème très pédagogique dont je ne connaissais encore que les premiers vers et dont je vous avais parlé il y a quelques jours. Je sais que vous êtes nombreux à avoir trouvé cette œuvre – qui, d'ailleurs, du point de vue littéraire, n'aurait pas fait rougir un Baudelaire ou un Musset, convenons-en – particulièrement admirable, et que vous bouillez littéralement d'impatience d'en connaître la suite afin de l'apprendre vous-mêmes à vos propres enfants. Enfin, non, pardon, c'est vrai que vous ne pouvez pas, pauvres parents que vous êtes, enseigner quoi que ce soit à votre descendance.

  La preuve : (Le nom de l'auteur n'est pas indiqué, hélas, trois fois hélas. Un génie anonyme qui mérite néanmoins toute notre admiration.)

 

Si j'étais tout le temps,

Tout le temps à la maison,

Je ne saurais pas de chanson,

Je n'aurais pas de copains,

Je jouerais seul dans mon coin,

Je ne saurais presque rien.


Mais moi, je vais à l'école,

Et, là, j'apprends, je rigole,

Et je deviens, mine de rien,

Chaque jour un peu plus grand.

 

  Moi aussi je rigole. Un peu jaune, mais je rigole. Et vous ?

dimanche 25 septembre 2011

Les conseils de Madame Proprette

  Devant le succès colossal de mon article sur les qualités ménagères de ma voisine, Madame Proprette, j'ai décidé de créer une rubrique destinée à toutes celles qui, comme moi, souhaiteraient de toutes les fibres de leur être devenir une fée du logis, mais qui ne savent pas comment s'y prendre.
  Hier, je suis rentrée d'une virée au supermarché en même temps que Madame Proprette qui a ouvert devant moi sa porte, me laissant apercevoir un parquet aussi lisse et brillant qu'un miroir. Je ne savais même pas qu'un miroir pouvait être aussi luisant.
  Mais surtout, Madame Proprette, par son exemple, m'a livré un petit conseil d'entretien ménager que je vais m'empresser de reproduire dès demain, ou peut-être après demain... bref, un jour. Un petit pas vers la perfection ménagère, une excellente entrée en matière, que je lui ai vu exécuter avec une maîtrise extrême sous mes yeux ébahis :
  Lorsque vous rentrez chez vous, après vous être essuyé les pieds, vous n'oublierez jamais de nettoyer le contour extérieur du paillasson à l'aide d'un chiffon que vous garderez toujours en votre possession.
  A vos paillassons, mesdames.

vendredi 23 septembre 2011

Reine de beauté

  Cela fait plusieurs années que je l'avais remarquée, s'exposant des heures durant au moindre rayon de soleil entre le mois de mars et le mois d'octobre, sur le banc le mieux orienté du jardin municipal, le parc Arborique.
  Depuis que mon aîné est rentré à l'école du quartier, j'ai la joie de la voir plusieurs fois par jour y chercher le plus jeune de ses grands fils. Elle n'a qu'à traverser l'avenue, au niveau de la station Arborique, dans la direction opposée au parc. D'une quarantaine d'année, plus mince que je ne l'ai jamais été, plus grande que je ne le serai jamais, elle ne rechigne pas à montrer ses longues jambes et sa silhouette élancée. Miss Arborique est très fière de sa ligne. Elle arbore toute l'année un teint doré, brun, cuivré, parfait, soutenu, soigné, uniforme. Elle met un point d'honneur à exposer la perfection de son hâle et celle de ses longues jambes fuselées. Petit short noir – sa couleur fétiche – escarpins haut perchés, pas de manches, aucune autre maman de l'école n'est aussi rayonnante, ni aussi peu frileuse : on ne bronze pas minutieusement toute l'année pour se cacher sous un manteau. Miss Arborique est très fière de son bronzage. Parfois, Miss Arborique débarque à la sortie de l'école, le port altier, avec un petit chien dans les bras, au pelage exactement assorti à la longue chevelure fauve qu'elle laisse flotter jusqu'au milieu du dos. Miss Arborique est très fière de ses cheveux.
  Pour gagner un peu d'argent de poche, Miss Arborique garde une petite fille de la classe de mon fils après l'école. Elle l'emmène au parc, et bronze pendant que la petite joue. J'ai su par la maman que Miss Arborique, lectrice assidue de magazines féminins, enseigne à la fillette les secrets de sa beauté et de son élégance. Depuis que Miss Arborique la garde, la petite fille passe son temps à s'admirer dans la glace et se trouver belle.
  Miss Arborique est une reine de beauté. Bien-sûr, elle ne concurrence ni Miss Nationale ni Miss Univers, mais dans son royaume, qui s'étend de l'école primaire au jardin public, dans un rayon de deux cents mètres autour de la station Arborique, elle est la plus belle - lui assure chaque matin son miroir, son beau miroir.

mercredi 21 septembre 2011

« Rien du tout »

  Nous participons tous à la conspiration. Nous l'avons subie enfants, puis, lorsque nous devenons adultes à notre tour, nous l'infligeons à notre progéniture, et c'est ainsi depuis des générations.
  Un beau jour de la vie de notre enfant, nous décidons arbitrairement qu'il est temps qu'il rejoigne le système scolaire. Il a deux ans, trois ans, parfois plus, et nous le confions, pour son bien évidemment, aux bons soins d'un enseignant, d'un établissement, d'un directeur d'école. Bien-sûr, nous n'en sommes pas sortis depuis si longtemps et il nous en reste de nombreux atroces souvenirs, mais, pour la plupart d'entre nous, il est hors de question de soustraire nos enfants à ce système qui nous a fait tant souffrir.
  La conspiration est bien rôdée. Les premières années, l'enfant peut croire sincèrement qu'il rentre dans un paradis plein de jouets, de coins cuisine, de pâte à modeler et de tapis de voiture. L'enseignante est douce et gentille, on dirait un peu une maman. Il pourrait commencer à se méfier lorsqu'on lui demande de reconnaître son prénom ou qu'on lui colle un crayon entre les mains, mais en général il se laisse pitoyablement prendre au piège, naïvement fier de toutes ses découvertes et de tous ses progrès. Les premiers jours lui coûtent souvent, il entre en larmes dans sa classe, mais tout le monde, absolument tout le monde, lui répète qu'il va vivre quelque chose de formidable. La maîtresse le prend par la main, lui présente les trésors de sa caverne d'Ali Baba, sa maman l'abandonne en prétendant qu'il va bien s'amuser, se faire des tas d'amis, et se garde bien, si nécessaire, de cacher les larmes qui lui viennent. La directrice ferme les portes de l'école à double tour et passe d'un air suave s'assurer que tous ces petits s'adaptent bien en leur promettant un bonheur éducatif sans limite.
  Évidemment, par la suite, les choses se corsent. Petit à petit, année après année, les coins poupées et autres jouets disparaissent, remplacés par les pupitres rigoureusement alignés, les appréciations du style « bravo tu as réussi !» se convertissent en chiffres, le cahier de vie en carnet de notes, les récréations raccourcissent, les devoirs du soir font leur apparition, les punitions tombent, les enseignants deviennent de plus en plus nombreux et de plus en plus rébarbatifs. Le pays des merveilles s'effrite, et en quelques années l'école dévoile son vrai visage passablement rebutant. Mais il est trop tard, l'enfant est pris dans le système, et il ne lui reste plus qu'à franchir un à un les échelons qui le séparent de la fin de ses études – pour tomber dans le monde professionnel, peut-être encore plus exécrable, mais ne changeons pas de sujet.
  Nous parents, sommes donc les complices de cet état de choses et comptons sur les enseignants pour adoucir les premières années scolaires de nos enfants.
  Jusqu'à un certain point malgré tout.
  Hier matin, de retour de l'école, notre grand élève de moyenne section me demande si je souhaite écouter la poésie qu'il vient d'apprendre –  en réalité les deux premiers vers, il se trouve qu'il a oublié le reste. L'air attentif et fier, pénétrée de ma responsabilité de mère conspiratrice, je me penche légèrement pour entendre le début de ce magnifique poème.
« Si je restais tout le temps à la maison,
Je n'apprendrais rien du tout »
  J'avoue que je suis restée assez abasourdie. J'avais pourtant la vague impression que son père et moi nous avions tant bien que mal appris deux ou trois toutes petites choses à notre fils. Marcher, parler, dire merci, bonjour, enfiler un manteau, tenir un crayon, faire du vélo, partager ses jouets, réciter l'alphabet, compter, connaître les couleurs, les saisons, et encore quelques insignifiantes futilités.
  Faire croire à l'enfant qui rentre à l'école qu'il fait ses premiers pas dans un monde merveilleux, c'est un mensonge nécessaire, certes. Mais tout de même, lui laisser penser qu'il n'a rien appris chez lui auprès des ignares qui lui servent de parents, c'est peut-être pousser la propagande un peu loin, non ?

lundi 19 septembre 2011

Dommage collatéral

  Il lui avait été rapporté des Etats-Unis par son frère, et Monsieur l'avait en sa possession depuis de longues années. Plus de dix ans, évidemment, puisque l'objet dont je parle, un mug en porcelaine, était illustré sur toute sa surface par la silhouette en noir et blanc des gratte-ciels de Manhattan, et parmi eux les deux tours jumelles s'élevant bien au dessus de leurs semblables.
  Depuis notre mariage, il a rejoint le lot commun de vaisselle dépareillée qui remplit nos meubles de cuisine et nous a rendu de grands services. Thé, café, chicorée, infusions, grogs... matin et soir, sans faiblir, sans se soucier du contenu, fidèle au poste, il a toujours été là pour nous.
  Le 11 septembre 2001, il n'a pas bronché. Il a continué à nous servir courageusement. Les tours jumelles n'étaient plus, mais il en présentait toujours le profil en noir et blanc, et, au fil des années, il a même pris la patine d'un objet emblématique, souvenir d'un paysage défunt, témoignage d'une époque révolue, et nous nous en servions précautionneusement en le considérant quasiment comme une pièce de musée.
  Le 12 septembre 2011, il y a une semaine, comme chaque soir, j'y ai déposé un sachet d'infusion et je l'ai rempli d'eau chaude, sans savoir que c'était la dernière fois. Clac clac... le craquement était explicite, et une grande fêlure est apparue, pas loin de la poignée, aussi haute que le dessin du World Trade Center. Il aura tenu dix ans après les faits, dix ans et un jour. Et puis, du jour au lendemain, le désespoir qui le minait a fini par le briser.
  Heureusement mon beau-frère avait rapporté un autre mug d'un autre de ses voyages. C'est pourquoi je supplie les terroristes du monde entier de ne pas s'attaquer à la Tour de Londres.

mercredi 14 septembre 2011

Guide de survie en milieu parental

  Quand on a des enfants, il y a quelque chose qu'on supporte mal, en général, ce sont les critiques – ou parfois de simples regards de travers – de tierces personnes indiscrètes qui portent un jugement sur les principes d'éducation que vous tentez d'appliquer tant bien que mal à votre progéniture.
  En contrepartie, si vous voulez rester en bons termes avec les autres parents que vous fréquentez, il est absolument indispensable de garder une parfaite neutralité au cas où vous assistez au spectacle de leur talent, ou de leurs lacunes, d'éducateur, et plus encore s'ils leur vient l'idée dangereuse de vous faire des confidences sur leurs difficultés éducatives, ou, pire, d'avoir l'air de vous demander conseil. Flairez le piège, restez sur vos gardes, surtout ne donnez pas votre avis, ayez l'air aussi indifférent que possible, toujours très compréhensif, tâchez de laisser penser que tout vous paraît normal, que vous aussi vous avez beaucoup de mal avec vos enfants, et, tout en faisant mine d'avoir déjà oublié ce dont on vous entretient, concluez d'un ton poli et vague sur une banalité du genre « ça va s'arranger », « c'est normal », « c'est une question de temps» ou bien « ça dépend des enfants, ils sont tous différents ».
Exemple n°1 :
  Lundi matin, une jeune femme de mes connaissances s'effondre en larmes devant moi en expliquant qu'elle a été convoquée par la directrice de l'école de son fils, celui-ci ayant mordu jusqu'au sang l'oreille d'un de ses petits camarades de maternelle.
Mauvaise réponse : « Oh quelle brute, je me demande si Néron mordait ses petits camarades ? »
Bonne réponse (air un peu blasé, distrait, les yeux baissés pour dissimuler tout sentiment d'effroi) : « ah,oh, oui, ça arrive, c'est encore un enfant après tout. »
Exemple n°2 :
  Hier matin, je reviens de l'école en compagnie du père d'une petite fille de l'établissement. J'apprends que jusqu'ici sa petite deuxième, un an et demi, réclamait deux biberons de lait chaque nuit. Il m'annonce fièrement que sa femme et lui ont, enfin, décidé que c'était terminé, avant de me demander si mes enfants, eux, dorment bien.
Mauvaise réponse : « Eh bien ce n'est pas trop tôt, je n'aurais jamais pu supporter cela, vous avez vécu un enfer ! »
Bonne réponse (en réprimant son envie de rire, sur un ton indifférent) : « Ah, oui, oh, c'est vrai, maintenant elle est grande, mais vous savez, parfois les miens font des petits cauchemars. »
Exemple °3 :
  Je vous ai parlé de ces parents qui me prennent pour Wonder Woman. Je rencontre Madame hier après midi, toujours à la sortie de l'école. Elle espère que le bébé qu'elle attend sera aussi discipliné que mes enfants, qui tiennent bien la poussette pendant tout le trajet, tandis que son fils, lui, est très vif, et ne tient pas en place.
Mauvaise réponse : « Vous savez, s'ils sont sages c'est qu'ils n'ont pas le choix, je ne supporterais pas de devoir leur courir après dans la rue, c'est dangereux »
Bonne réponse (d'une voix modeste et pleine de sagesse) : « Oui, ça dépend des enfants, c'est vrai, il y en a de plus vifs que d'autres ».
  Si vous suivez bien ces conseils, vous parviendrez à entretenir de bons contacts avec toutes vos relations. Ce n'est pas de l'hypocrisie, ce n'est pas du mensonge, c'est une question de survie en milieu parental. Et si, vraiment, vous en avez trop lourd sur le cœur, vous pouvez toujours tenir un blog. Ça soulage.