dimanche 12 avril 2015

Chassez le naturel...

Pendant les dernières vacances de février, j'ai reçu un texto de l'une de mes amies.

« Veux-tu venir goûter avec les enfants cet après midi ? Je vais faire des crêpes. »

Dans un premier temps, j'ai été contente, parce que j'aime bien cette amie, j'aime bien les crêpes aussi, et je me suis dit que ce serait une bonne idée que mes enfants aillent jouer avec des camarades et accessoirement déranger un autre appartement que le mien juste pour une après midi de cette semaine pluvieuse.

Alors j'ai répondu très vite.

          « Avec plaisir Bénédicte ! On arrive après la sieste »

Mais à peine avais-je envoyé le message j'ai un peu déchanté. Je me suis subitement souvenue qu'il y a deux ans, j'avais déjà été invitée à manger des crêpes chez cette même amie, et que ce qu'elle appelait crêpes, en dépit de toute la gentillesse avec laquelle elle les avait préparées pour nous, ressemblait à une épaisse galette de pâte quasi crue à l'intérieur, quasi brûlée à l'extérieur, et que je n'en avais pas gardé le meilleur souvenir.

Soit. Le texto était parti, les enfants déjà ravis de l'invitation, et avec une bonne couche de confiture on fait passer bien des choses (avec du nutella aussi).

Je me suis donc installée peu après dans la cuisine de Bénédicte pendant que les enfants jouaient sagement dans le salon (j'ai appris ultérieurement qu'ils ont regardé leur camarade jouer sur sa DS pendant une heure...). Bénédicte se tenait, un peu rouge, versant une pleine louche remplie à ras bord d'une pâte plus liquide que de l'eau (ou presque) dans une poêle posée sur une plaque de gaz chauffant à feu très vif, tandis que sur la table une pile de crêpes reposait déjà, encore chaudes, dans une assiette. Épaisses, brunies par la chaleur du feu, mais un peu tremblotantes à l'intérieur, elles ressemblaient trait pour trait à leurs grandes sœurs d'il y a deux ans.

          « Je ne sais pas bien les faire, regarde, elles sont trop cuites ! »

Par politesse – ou serait-ce par lâcheté – j'ai contredit mollement Bénédicte, tout en jetant un coup d’œil réconfortant sur le pot de nutella.

          « Tu as un truc, toi, Albane, pour les réussir ? »

Un espoir s'est levé dans mon cœur. Je n'ai pas grand mérite, ayant appris de source maternelle l'art et la manière de faire sauter les crêpes, mais je suppose que je n'y parviens pas trop mal étant donné qu'elles ont l'heur de convenir à mon breton de mari. Il est vrai que Bénédicte, arrivée d'Espagne à l'âge de vingt-cinq ans, n'a peut-être pas reçu toute la formation nécessaire.

          « Alors tu vois, Bénédicte, ai-je commencé avec tact – mais fermeté (la cause le méritait) – tu prends un peu de pâte, un tout petit fond dans la louche, et tu verses doucement en répartissant une fine couche sur toute la surface de la poêle, une très fine couche, vraiment très fine, et puis tu laisses cuire. Tu surveilles, tu baisses un peu le feu, et hop tu retournes. Tu vois, elle n'est pas trop cuite. Et hop, c'est fini. Mais très fine, la couche.»

C'était gagné. La démonstration était faite. Bénédicte plongea légèrement la louche dans la pâte et en versa une faible quantité sur la poêle qu'elle inclina soigneusement dans toutes les directions pour la répartir uniformément. Sur le feu, moins vif qu'auparavant, la crêpe prit une belle couleur dorée, puis, une fois retournée, fine et appétissante, elle atterrit sur la pile.

          « Au moins, j'ai été utile à quelqu'un, aujourd'hui », ai-je pensé, commençant à me réjouir à l'idée de déguster les crêpes de Bénédicte, nouvelle formule.

Et un sentiment de béatitude s'empara de moi tandis que Bénédicte reprenait la conversation où elle en était.

          « Oh regarde, elle est à nouveau brûlée, celle-là ! »

Je n'avais plus regardé la cuisinière depuis quelques minutes, mais, en effet, je vis Bénédicte verser une louche un peu trop pleine sur un feu un peu trop vif. Cinq minutes plus tard, le feu était au maximum, les louches remplies à ras-bord, et les crêpes à nouveau aussi épaisses que des blinis.

Peut-être ne suis-je pas bonne pédagogue, me suis-je dit, résignée, en étalant une généreuse portion de nutella sur mon blini grillé dehors – cru dedans. Ou peut-être Bénédicte préfère-t-elle les crêpes brûlées dehors, crues dedans – après tout, son mari n'est pas breton, lui.


Mais une chose est sure. L'année prochaine, c'est moi qui invite.  


5 commentaires:

  1. On dit qu'il faut avoir oublié 7 fois pour enfin avoir appris... Bénédicte n'a oublié qu'une seule fois...

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  2. Cette lecture a suscité chez moi une immense compassion. Je le dis calmement, mais il y a des choses pour lesquelles un minimum de soin est PRIMORDIAL.

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  3. ou alors Benedicte a vite compris qu"il serait beaucoup plus long de vider le saladier si elle se mettait à faire cinq crêpes avec la quantité de pâte nécessaire à une seule crêpe ...
    l'année prochaine, tu viens avec une petite louche à crêpes emballée dans un papier de soie pour la remercier de t'inviter.

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    1. Ou alors il faut lui offrir une plus grande poêle...

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