dimanche 4 décembre 2011

Sortir, c'est mourir un peu

  En général, vous le savez avant même d'appuyer sur la sonnette : vous allez vous ennuyer sérieusement à cette soirée. Vous avez été invité, vous pouvez difficilement refuser, vous avez beau garder mauvais souvenir de la dernière réception et de sa conversation sans relief, vous êtes bien obligé de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Et vous voilà devant une porte, avec le quart d'heure de retard réglementaire, une bouteille ou un pot de fleurs en main, le doigt sur la sonnette. Il ne reste qu'à presser le bouton. Et à attendre que la porte s'ouvre.
  Vendredi soir, Monsieur et moi étions reçus. Je ne sais pourquoi, mais c'est toujours avec une pointe d'anxiété que j'attends, dans ces conditions, que la porte s'ouvre. La crainte de s'être trompé de numéro, ou une terreur enfouie depuis l'enfance de voir surgir un monstre effrayant ? Peut-être tout simplement l'appréhension de se demander si l'on a vraiment bien fait d'accepter l'invitation. Et pourtant, j'avais réussi à ne pas filer mes collants, cette fois.
  Le plus souvent, vous êtes fixé assez vite, les cinq premières minutes sont déterminantes. Si, au bout de ce laps de temps, et juste après vous être présenté aux convives inconnus, le seul sujet de conversation abordé est de type professionnel ou immobilier, il n'y a plus de doute possible : vous auriez mieux fait de rester chez vous.
  Avant-hier, en cinq minutes, nous avons parlé industrie agroalimentaire, notariat, et marketing. L'autre invité est un peu agaçant, avec son large sourire et sa grande aisance, il a l'air de tout connaître et il rit un peu fort. Son épouse est plus discrète, mais on la sent aussi assez sûre d'elle. Il se trouve qu'ils sont les précédents propriétaires de la maison de nos hôtes, et à la façon dont ils inspectent le jardin, un peu plus tard, on se demande s'il ne se sentent pas encore chez eux. Je m'assieds tout au fond du canapé en dégustant le reste de bouteille de bière qui m'a été servie, en cherchant à quel moment glisser un « oh ? » intéressé ou un sourire entendu.
  Je me rends compte que je n'ai pas mémorisé les prénoms : c'est toujours pareil, j'ai plutôt une bonne mémoire, mais, chaque fois, elle me fait cruellement défaut juste au moment des présentations. Julie ? Aurélie ? Le trou noir complet.
  Trois quarts d'heures plus tard, le sujet « comment lutter contre les absences injustifiées en milieu professionnel » étant épuisé, quelques questions personnelles sont échangées le temps de trouver un nouveau thème de discussion. Vous avez des enfants ? Vous habitez où ? La pause est de courte durée, on enchaîne maintenant sur les difficultés de stationnement dans le quartier et les tarifs de la fourrière.
  Heureusement nos hôtes ne nous resservent pas à boire, et comme il n'y a pas d'entrée, on peut espérer ne pas rentrer trop tard. Passer une soirée en demi-teinte et en plus être fatigué le lendemain, c'est beaucoup pour un seul week-end.
  Comme cela arrive de temps en temps, la soirée réserve tout de même une surprise qui me fait sortir quelque peu de ma torpeur : vous savez, ce genre de coïncidence inattendue qui surgit tout à coup au détour de la conversation. « Alors tu es le cousin d'Antoine ? » – un ancien ami du temps où je fréquentais Élise. Et toute la tablée de s'exclamer que vraiment, le monde est petit.
  On se met à parler voyages. « Tu as fait la Thaïlande ? » ; « On va faire la Bavière en janvier » – je crois que nos vacances en Normandie n'épateront personne. Puis on se demande le programme de chacun pour les fêtes de fin d'année. A la réflexion, en fait, il me semble que personne n'a pensé à s'enquérir du nôtre. Avec un soupir, je me surprends à penser que Maxime avait raison.
  Le dessert est terminé, on peut se réjouir : la digestion sera facile, le dîner était loin d'être lourd. Un café est servi dans le salon, on discute aérobic et squash, troubles du voisinage. Les tasses se vident, on approche de minuit, il sera bientôt possible de s'éclipser sans paraître grossier. D'ailleurs le cousin d'Antoine lance le mouvement, bientôt nous sommes tous debout, la distribution des manteaux et écharpes commence.
  La porte se ferme derrière nous – « Merci pour cette sympathique soirée ! » – et, trois heures plus tard, nous voici à nouveau dans la rue. Il fait froid, il est tard, mais je n'ai pas perdu mon temps : j'aurais au moins appris combien coûtent un pneu neige et un aller-retour en train couchette pour les Arcs.

3 commentaires:

  1. On s'y croirait ! Sauf qu'on ne regrette pas de pas y avoir été...

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  2. Il y a des jours sans et des jours sans.

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  3. <a href="http://6 décembre 2011 à 16:09

    ... et du lourd !

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