dimanche 27 novembre 2011

Une soirée chic

  Ce soir là, j'étais de corvée. Étudiante en région parisienne depuis plus d'un an, je m'étais retrouvée contrainte d'accepter l'invitation à dîner de mon parrain, Daniel, que je n'avais pas revu depuis des années. Il m'a fallu, à regrets, échanger la traditionnelle soirée du dimanche, le pichet de kro partagé avec mes amis, les banquettes crevées de la cafétéria de mon école et son atmosphère sonore un peu saturée, pour le cadre feutré d'un élégant appartement du 16ème arrondissement.

  Il était dit que la soirée devait très mal se passer. Et dès le début, les choses ont pris un très mauvais tour : en sortant du train qui me ramène de ma province, j'accroche mes collants noirs à la fermeture de ma valise. Un énorme trou en plein milieu de la jambe, du diamètre d'une capsule de bouteille de bière. Une situation, vous en conviendrez, extrêmement gênante. Et, bien-sûr, impossible de me changer – j'en regrette amèrement mes efforts d'élégance et mon vieux pantalon usé.

  Évidemment, le 16ème arrondissement est suffisamment désert un dimanche soir à vingt heures pour que personne n'ait pu remarquer ce détail pénible. Mais je vous laisse imaginer mon malaise au moment de pénétrer dans la demeure raffinée de mes hôtes. L'épouse de mon parrain, Monique, toujours élégante et soignée, a beau porter sous son tailleur d'affreux collants à motif « petit chien » d'un goût douteux, je donnerais tout pour les échanger contre les miens. J'essaie tant bien que mal de les dissimuler derrière ma valise qu'il me faut bien pourtant laisser dans l'entrée.

- Et veux-tu que je prenne ton sac à main ? me propose Monique.

- Ah non, merci, je n'ai pas de sac à main, je mets tout dans ma valise.

  Monique manque de s'évanouir. Je comprends ce soir-là que ne pas avoir de sac à main, dans le 16ème, c'est extrêmement choquant. Ça ne se fait pas. C'est comme venir en marcel à un mariage, ou en short à un enterrement, c'est une énorme faute de goût. On peut dire que j'accumule les bourdes.

  Malgré cela, Daniel et Monique m'invitent à prendre place, mon collant troué et moi, sur un fauteuil de style, dans leur petit salon aux murs couverts d'un mélange de gravures anciennes et de toiles modernes. La pièce est sombre, le cadre un peu froid, je croise mes jambes dans une tentative désespérée de camoufler l'accroc de mes collants. Mais pourquoi donc ai-je accepté cette invitation ?

- Un petit jus de fruit ?

«Vous n'avez pas une petite goutte d'alcool, là, plutôt ? » Par un prodigieux effort sur moi-même, je garde pour moi mes réflexions et je me contente d'accepter poliment, en soupirant tristement à la pensée de la tireuse à bière de mon école.

  La conversation est un peu fastidieuse, ce sont des inconnus pour moi, et mes préoccupations d'étudiante me paraissent bien loin de leur vie austère de cadres parisiens surchargés de travail. Seul un peu d'alcool pourrait détendre l'atmosphère, mais il n'y a pas plus de vin que d'apéritif. J'ai beau leur glisser, dans une tentative désespérée, que je fais partie d'un club d'œnologie, je n'aurai droit qu'à de l'eau minérale servie dans une carafe en cristal.

- Et ça ne donne pas la grosse tête de faire une grande école ?

  Je manque de m'étouffer avec ma contrex. Ils ont de curieuses façons de mettre les gens à l'aise, dans le 16ème. Nouvelle pensée émue pour le pichet de kro.

- Et sinon, avec tes amis, vous parlez de politique ? Parce que nous, ton père et moi, quand nous étions au lycée, nous passions des heures à en discuter, à refaire le monde.

  Bizarre, ce n'est pas ce que Papa m'a raconté. Là encore je reprends mon souffle. « Non non, on boit, on danse, on joue, on discute, on regarde des films, mais non, la politique, pas trop.» Le choc culturel est rude. La conversation se poursuit autour d'une tarte aux poires choisie très certainement dans une pâtisserie chic du quartier. Je regarde ma montre discrètement. Avec un peu de chance, s'ils ne me raccompagnent pas trop tard dans ma banlieue, il y aura encore du monde à la cafétéria.

- Bon, c'est pas tout, ça, mais on travaille demain, on va y aller quand-même.

  Le ton est un peu aigre ; décidément Monique a les mots pour faire comprendre à ses invités qu'ils gênent. Mais je ne lui en tiens pas rigueur, bien au contraire. Trois quarts d'heure plus tard, ayant troqué mes collants déchiquetés contre un confortable pantalon, accoudée au comptoir, debout sur le parquet collant de la cafétéria, j'attends la bière que je viens de commander. La musique est assourdissante, les convives encore nombreux, je vais pouvoir trouver un soulagement en leur racontant cette éprouvante réception. Il n'est que minuit, la soirée peut enfin commencer.

4 commentaires:

  1. et tu vois encore Monique et Daniel ? j'aimerais bien si c'est le cas le récit d'un repas chez toi avec eux, où Monique s'étranglera devant le pichet de Kro !

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  2. Très bon récit, à se dégoûter de vieillir !

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  3. Brrr... ça fait froid dans le dos tout ça ! Un bon exemple à ne pas suivre pour plus tard !!

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  4. <a href="http://28 novembre 2011 à 20:29

    Et l'on se sent si seule au monde...

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