mercredi 16 novembre 2011

Une amitié ordinaire

  Cela fait dix-sept ans que je n'ai pas revu Élise. Dix-sept années qui nous ont bien changées, au cours desquelles il m'arrive de penser à elle, de me demander ce qu'elle devient. Et cette nuit, je ne sais pas pourquoi, au bout de tout ce temps, j'ai rêvé que je la revoyais. Elle n'avait plus onze ans, nous avions l'âge qui est le nôtre, et, en la rencontrant à la fois plus âgée mais semblable à ce qu'elle était alors, par ce merveilleux raccourci du songe, j'ai retrouvé, aussi vifs et entiers, les sentiments d'amitié que je lui portais. Ils étaient là, enfouis, un peu oubliés, mais toujours bien vivaces, et, dans ce rêve, parfaitement réciproques.

  Autant dire que ce matin, en me réveillant, j'étais encore toute imprégnée des impressions ressenties au cours de la nuit. Ce sont de nombreux souvenirs qui me reviennent à la mémoire, des souvenirs jamais oubliés, mais que je n'avais pas eu l'occasion d'évoquer depuis longtemps.

  Nous nous connaissions depuis l'école primaire, mais c'est en nous retrouvant toutes les deux dans la même classe de sixième que nous sommes devenues inséparables. Un peu perdues dans ce grand établissement inconnu, nous nous sommes rapprochées pour n'être bientôt plus jamais l'une sans l'autre. Nous n'avions que dix ans, et c'est un peu comme si notre amitié avait prolongé notre enfance. Tandis que nos camarades, à peine quittée l'école primaire, tournaient précipitamment la page sur leurs premières années, empressés de devenir de jeunes adultes dont ils n'étaient que de grotesques caricatures, raillant avec insistance tout ce qui avait trait à l'enfance, se jetant prématurément dans ce qu'ils croyaient être l'âge de la maturité, Élise et moi, seules à l'extrémité de la cour du collège, sans nous soucier de leur jugement, assistant sans la comprendre à leur évolution, nous prolongions nos jeux d'enfants, sautant d'un banc à l'autre, sous les arbres, ou bavardant avec le sérieux et l'enjouement de notre âge.

  Élise habitait juste à côté du collège. Aussi, lors des nombreuses absences d'un corps enseignant particulièrement peu consciencieux, et notamment celles, quasi-systématiques, de notre professeur d'arts plastiques, nous nous retrouvions chez elle. Je me souviens de toutes nos activités préférées : jouer encore parfois à la poupée, répéter nos exercices de flûte à bec, disputer des parties de boggle, réaliser des mélanges de parfum à partir de petits échantillons qu'elle collectionnait dans sa chambre. Je me rappelle ce jour où, pour la première fois de ma vie, j'ai entendu parler du théorème de Pythagore, qu'elle m'avait présenté, la craie à la main, en reproduisant sur un tableau noir les explications données par son frère aîné. Nous partions, toujours un peu en retard, rejoindre le collège, courant pour arriver à l'heure au cours de l'après midi, à travers deux ou trois rues dont le tracé m'est resté présent à l'esprit. Je n'ai pas oublié cette évaluation de mathématiques, en début d'année, que nous avions mal réussie, ayant oublié pendant l'été la formule du périmètre d'un cercle et celle de l'aire d'un disque au grand dam de nos parents respectifs qui s'accordèrent pour y voir un sinistre présage pour la suite de nos études.

  Et nous nous disputions souvent. Nous étions souvent d'un avis opposé, et nous le défendions chacune vigoureusement. Mais ces disputes ne duraient jamais longtemps, et ne jetaient aucune ombre sur notre amitié.

  Nous devions être séparées à la fin de cette année scolaire. Je n'ai pas oublié le jour où, sur les marches de la cour du collège, elle m'avait annoncé le prochain départ de sa famille à l'autre bout de la France, ni la vive impression que m'avait causé cette nouvelle.

  Avec son départ, c'est un peu mon enfance qui s'est enfuie, et la rentrée suivante, où je me suis retrouvée brutalement plongée seule, parmi ces camarades de collège dont j'avais totalement ignoré l'évolution et la mentalité, toute consacrée que j'étais à mon amitié pour Élise, ne fut pas sans surprise et sans désagrément.

  Pendant plus d'un an, nous nous sommes envoyé de très régulières nouvelles. Nous nous écrivions chaque semaine. Bien-sûr, en cette époque reculée, nous ne connaissions pas l'existence du mail, et c'est par courrier, manuscrit, cacheté, timbré, que nous échangions notre correspondance.

  Mais le temps fit son œuvre, et tandis que nous approchions de l'adolescence, nos lettres s'espacèrent, jusqu'au jour où nous perdîmes tout à fait contact, si ce n'est par l'intermédiaire de nos mères qui restèrent plus ou moins en relation et grâce auxquelles nous avons su vaguement ce que chacune devenait. Je ne l'ai revue qu'une fois, un après midi, deux ans après notre sixième. Nous nous étions promenées dans son ancien quartier, et j'avais été vaguement déçue par des retrouvailles qui n'avaient pas l'entrain que je leur aurais souhaité.

  J'ai gardé toutes les lettres que j'ai reçues de Élise. Un jour, il y a quelques années, en retombant par hasard sur la boîte où je les avais conservées, je les ai toutes relues, dans l'ordre dans lequel je les avais reçues. Émue par tant de souvenirs et tant d'amitié, je me suis emparée d'un stylo et d'une feuille de papier, et je lui ai écrit. J'ai rédigé une longue lettre dans laquelle je lui ai dit tout l'excellent souvenir que je gardais d'elle, comme j'aurais aimé savoir ce qu'elle devenait, et combien j'aurais souhaité reprendre contact avec elle.

  Je n'ai jamais envoyé cette missive. Passé le premier mouvement, j'ai pensé qu'Élise avait dû bien changer, qu'elle n'était plus l'enfant que j'avais connue, pas plus que je ne ressemble aujourd'hui à l'amie que j'étais alors. J'ai eu peur de m'exposer à une déception, de la décevoir aussi, et de gâcher, en un instant, tout ce qui me reste d'elle, tous mes souvenirs intacts.

  Peut-être un jour, par le plus grand des hasards, Élise tombera-t-elle sur cet article. Qui sait. Peut-être se reconnaîtra-t-elle. Mais sans-doute n'y verra-t-elle que le récit tellement banal d'une amitié enfantine lointaine et presque oubliée.

3 commentaires:

  1. Woua... mais qu'est-ce qu'elle écrit bien cette Albane ! Ce récit est si émouvant que j'en avais les larmes aux yeux en l'achevant...

    RépondreSupprimer
  2. Très bon article, touchant !

    RépondreSupprimer
  3. <a href="http://18 novembre 2011 à 18:45

    Croisons les doigts, Chou, on ne sait jamais...

    RépondreSupprimer

Banal ou pas, laissez un commentaire !