

Samedi dernier, j'ai eu la chance et le plaisir de participer à une rencontre de blogueurs, et pas n'importe quels blogueurs, puisqu'il s'agissait de Ginger, qui nous a généreusement ouvert les portes de son appartement, du Petit Bonheur, de Stiop, de Gustave et de la Belette. Il y avait aussi, preuve de la grande ouverture d'esprit des blogueurs, quelques non-blogueurs (et, n'en doutons pas, futurs blogueurs – je vais y revenir) liés par les liens du mariage (ou d'un futur mariage) à certains parmi les blogueurs présents, ainsi qu'une commentatrice fidèle répondant au doux nom de « Jeanne qui connait Stiop, la Belette et Ginger ».
La soirée était très attendue, avec l'impatience croissante de connaître le prénom qui se cache sous le pseudonyme, le visage dont on ne connait que la queue de cheval ; elle a été très réussie, imprégnée du sentiment, déjà ressenti auparavant, de rencontrer non des inconnus mais des amis de longue date...
La conversation a volé très haut – cela n'a rien d'étonnant, Ginger logeant au cinquième étage – et, moins surprenant encore, elle a tourné longuement sur les blogs, alimentée par les réflexions de chacun (et par les victuailles de tous). En voici, dans le désordre, un petit échantillon :
Les blogueurs et leurs conjoints
Nous avons trouvé parmi les blogueurs présents une grande disparité de situation, entre le blogueur au conjoint bienveillant mais peu régulier, le blogueur au conjoint relecteur-conseiller-critique assidu, le blogueur cultivant son jardin secret, et enfin le blogueur au conjoint absent (blogueur célibataire, conjoint analphabète, les raisons ne manquent pas).
Une constante tout de même, déjà évoquée ici : parmi tous ces profils différents, le conjoint du blogueur ne laisse jamais, jamais de commentaire (ou extrêmement rarement).
Les blogueurs et leurs enfants
Bizarrement, les blogueurs ne souhaitent pas tellement voir leur blog lu par leurs propres enfants, soit qu'ils n'en aient pas, soit qu'ils craignent que leurs enfants n'y apprennent que la petite souris n'existe pas, soit qu'ils redoutent que leurs rejetons ne révèlent l'existence du blog maternel ou paternel à leurs camarades de classe (par exemple, au fils de Xavier).
Les blogueurs et les futurs blogueurs
Pour un blogueur, l'humanité semblerait se partager en deux catégories : les blogueurs et les futurs blogueurs. Nous nous sommes lamentés à plusieurs reprises à l'écoute d'anecdotes croustillantes qui auraient fait des billets fabuleux que leurs auteurs, par négligence ou fausse modestie, se refusent à livrer à leurs contemporains. Je pense notamment aux anecdotes de Jeanne (et de sa sœur jumelle), aux amis bizarres de Gustave et de sa fiancée, et à la chef de Gustave qui mériterait à elle seule un blog tout entier (bon courage, Gustave!). Je ne peux que réitérer l'appel pressant qui leur a été lancé au cours de la soirée : jetez-vous à l'eau, ouvrez un blog (ou un deuxième blog) !
Les blogueurs et la culpabilité
Les blogueurs sont unanimes : bloguer doit rester un plaisir, une détente, et certainement pas une contrainte supplémentaire dans leurs vies bien remplies. Pourtant, beaucoup reconnaissent concevoir malgré eux des remords lorsque le temps ou l'inspiration leur faisant défaut, ils délaissent leur blog quelques jours, voire quelques semaines...
Les blogueurs et le malheur
Le blogueur possède un net avantage sur les non-blogueurs, à savoir que quelle que soit l'étendue de sa détresse (trajet mal accompagné, anniversaire d'enfants, artiste en butte aux critiques, différend ménager...), il a un sujet de satisfaction intense dans la perspective du billet qu'il pourra bientôt en tirer.
Rassurez-vous, nous autres blogueurs sommes aussi gens ouverts – je me répète – et nous avons abordé bien d'autres sujets, comme la sociologie des lignes de métro parisien, le montage de meubles ikea, le réchauffement climatique, la différence entre raid pâtissier et tournée pâtissière (la nuance est de taille), et la violence éducative (cherchez l'intrus).
Ce fut donc une excellente soirée, de celles qui font attendre impatiemment la prochaine, et qui, de plus, me donne l'occasion de renouer avec ce blog un peu délaissé ces deux dernières semaines (ce qui, vous l'aurez compris maintenant, commençait sérieusement à me ronger de remords).
Un immense regret toutefois, avec une pensée émue pour ce grand absent que, pour beaucoup d'entre vous, vous connaissez par blog interposé et qui nous a tant manqué samedi : le ficus de Ginger qui suit actuellement une petite cure de remise en forme chez la maman de Ginger.
En guise de consolation :
la plante grasse de Ginger
Il y a toujours plusieurs raisons de regretter d'avoir accepté un peu vite une invitation à dîner :
au moment de vous préparer, quand vous serez en proie à de douloureuses hésitations sur le style vestimentaire à adopter (chic ? décontracté ? chic décontracté ?), vous vous rendrez compte que vous n'avez rien à vous mettre, à moins de porter la même tenue que la fois précédente, ce qui constitue, bien-sûr, un impair à ne jamais commettre.
Samedi soir, nous étions reçus pour la soirée, et, quoique ne craignant pas trop de m'ennuyer (puisque Xavier et son épouse faisaient aussi partie de la liste des invités), et tâchant de ne pas penser au réveil douloureux du lendemain matin, je me trouvais fort embarrassée face à mon armoire devant laquelle je tentais difficilement de trouver la tenue adaptée à l'événement.
Dans cette incertitude pénible, une chose me réconfortait heureusement : j'avais déjà choisi mes chaussures – une paire toute neuve d'escarpins à talons hauts un peu pointus.
J'ai fini par enfiler une robe et, l'heure avançant, nous sommes partis, avons déposé les enfants chez leurs grands-parents chez qui j'ai fait attention à me déchausser, me souvenant de la controverse familiale sur le risque de poinçonnement du parquet par des talons trop fins, et nous sommes arrivés, à peine un peu en retard, chez Marie-Anne et Stéphane, nos hôtes.
La soirée a très bien commencé. Xavier, en plein ré-emménagement dans sa maison incendiée à nouveau habitable, me dressait, l'air sombre évidemment, la liste des travaux restant à effectuer, tandis que je sirotais un verre de Pouilly en observant distraitement les trente ou quarante autres invités présents, debout comme nous un verre à la main.
Jusqu'à ce que j'avise Marie-Anne, plantée à deux ou trois mètres de moi, regardant fixement en direction de mes jambes. Aurais-je eu la prétention de croire qu'elle en admirait la plastique, son air soucieux m'aurait aussitôt détrompée. Marie-Anne ne détournait pas le regard de mes pieds.
Xavier, qui ne s'est pas rendu compte de mon trouble, continuait à évoquer alors la pose d'un nouveau placard au premier étage. Je fixais désespérément le fond de mon verre, car j'avais déjà compris : Marie-Anne craignait que mes talons pointus ne causent des dégâts irréparables à son parquet ancien.
Je la vis d'ailleurs se rapprocher de mon mari, qui bavardait un peu plus loin, et lui adresser quelques mots, pointant un doigt accusateur dans ma direction.
J'étais déjà devenue plus rouge que le Côte du Rhône de Xavier. Marie-Anne était en train de demander à mon mari si je pouvais me déchausser, m'obligeant à passer le reste de la soirée pieds nus, ou peut-être dans de vieilles pantoufles (trouées, sans doute) qu'elle m'aurait passées pour l'occasion. Jamais je n'avais vécu un tel cauchemar ni une telle humiliation (si ce n'est le jour où j'avais perdu une sandale en plastique dans la vase d'un lac de montagne et où j'avais dû rentrer à pied avec une seule chaussure).
Marie-Anne et mon mari s'approchent de nous. Mes doigts se crispent sur le pied du verre pour dissimuler le tremblement dont ils sont pris soudainement.
- J'aurais un service à te demander...
Je dois rêver, c'est à Xavier que Marie-Anne semble s'adresser.
- Peux-tu nous aider à déplacer la table basse ?
Je me retourne et avise juste derrière mes talons le lourd meuble bas qui encombre le salon et que Xavier, avec l'aide de mon mari, guidé par Marie-Anne, entreprend aussitôt de transporter dans le garage.
Restée seule avec mon verre de vin, je fixe machinalement mes pieds, puis, relevant fièrement la tête, j'avise un groupe d'invités à l'autre bout du salon. Je les rejoins d'un pas ferme et assuré, mais un peu sur la pointe des pieds tout de même...
On ne sait jamais.
Voilà, la rentrée est derrière nous, les vacances presque oubliées ainsi que le beau temps, les bronzages s'effacent et les jours raccourcissent... mais quelle joie pour chacun de nous de retrouver ceux et celles qui peuplent notre vie quotidienne et que nous avions, il faut bien le dire, un peu oubliés pendant l'été. Voici quelques nouvelles essentielles du côté de chez Albane...
Et vous, cette rentrée ?
Un mardi après-midi du mois d'août, ou peut-être un vendredi du mois de juillet – qu'importe – mais quelques jours en tout cas après le petit lapin gris, dans un autre jardin champêtre, à l'ombre de grands arbres centenaires, les enfants s'amusent jusqu'à ce que l'un d'eux remarque, dissimulés dans les taillis, les petits points rouges que forment, sur la verdure des fourrés, des fraises des bois écarlates.
La cueillette s'improvise, et les baies rouge vif s'accumulent dans le petit sac en plastique de fortune que j'ai trouvé au fond de mes affaires. Aucune ne sera oubliée, ni les plus discrètes cachées sous les feuilles, ni même les plus lointaines inaccessibles depuis le chemin, ni encore les plus petites et sans doute les plus savoureuses ; et en soupesant le fruit de notre récolte, nous pensons avec bonheur au délicieux dessert qu'elle formera, en louant d'une même voix
Dame Nature la généreuse.
De retour à la maison, je renverse le butin dans une passoire où je rince délicatement les fruits cramoisis. Par hasard j'avais préparé des panacottas bien fraîches pour le dîner, et, les baies sauvages lavées et égouttées, je les dispose sur les coupes à dessert, non sans pouvoir m'empêcher d'en goûter une au passage.
Elle n'a quasiment aucun goût.
J'en goûte une seconde. Une troisième. Elles n'ont aucun arôme, rien du parfum doux, sucré et savoureux auquel je m'attendais. Assurément, malgré leur grande ressemblance, il ne s'agit pas de fraises des bois.
Je n'ai d'autre choix que de servir avec nos panacottas un peu de confiture de fraise et à jeter à regrets les baies insipides, cueillies alors que nous ignorions encore quel tour pendable nous réservait
Dame Nature la farceuse.
Je pâlis tout à coup. Et si ces clones de fraises des bois étaient toxiques ?
D'un pas hâtif et le cœur battant, je laisse là ma cuiller de confiture et les enfants encore tout étonnés, et je m'en vais consulter mon ami wikipedia qui, m'informant aussitôt, un peu pédant, de ma méprise entre le Fragaria vesca et le Duchesnea indica, autrement dit entre le fraisier des bois et son indigne imitateur, le fraisier des Indes, me rassure sur le fait que les fruits du second, aussi dépourvus de parfum soient-ils, ne présentent aucun risque pour la santé.
Et c'est un soupir de soulagement que je pousse en me réjouissant de ne pas m'être frottée, dans cette mésaventure, aux sournoises attaques de
Dame Nature la vénéneuse.
Elles avaient pourtant l'air bonnes...
Un lundi matin du mois de juillet (ou peut-être était-ce un jeudi du mois d'août – mais qu'importe).
Un jardin public en pleine ville, un soleil qui chauffe déjà fort malgré l'heure matinale, peu de monde à part mes quatre enfants qui s'amusent sous ma surveillance.
10h37 : depuis le banc où je suis assise, deux policiers municipaux traversent mon champ de vision en parcourant l'allée principale du parc.
10h41 : « Maman, tu as vu, l'un des deux policiers portait un petit lapin dans ses mains. » Par habitude j'accorde une attention légère à ces propos, ayant déjà entendu parler auparavant d'un squelette enterré sous le toboggan, d'un voleur caché dans un arbre et d'un crocodile tapi dans les égouts.
10h43 : retour des deux policiers municipaux. Au temps pour moi : l'un d'eux porte effectivement un petit lapin gris dans les bras.
« Vous avez un jardin, Madame ? Vous ne voudriez pas adopter ce lapin ? »
Je n'ai pas de jardin et guère l'envie d'adopter un quelconque léporidé à quelques jours de mon départ en vacances, n'en déplaise à mes enfants qui accourent assister à la conversation.
« On l'a trouvé dans la rue, on voulait le laisser dans le jardin, mais il nous suit. »
« Cela doit être un lapin domestique, ajoute l'autre policier. Si on le laisse, il va se faire dévorer par un rat ou écraser par une voiture. »
« Qu'est-ce qu'on va bien pouvoir en faire alors ? »
10h48 : Les tergiversations policières se poursuivent quand soudain bondit une dizaine de puces sur le bras de l'agent en train de caresser la fourrure du lapin.
« Bon sang ! » s'exclame le policier en lâchant l'animal à terre.
10h52 : La décision est prise. Il faut sauver le petit lapin gris.
« J'appelle le PC. »
Le policier dégaine son talkie-walkie qui grésille en s'allumant.
« Allô PC, vous me recevez ? »
« 5 sur 5 Brigadier, je vous écoute ».
« On a un gros problème. Un petit lapin gris. »
« Un petit lapin gris ? »
« Ouais, on voulait le relâcher mais c'est un lapin domestique, il va se faire dévorer. Et puis il est plein de puces. »
« Je vois. Il faut sauver le petit lapin gris. J'en parle au chef, je vous rappelle. »
10h54 : Après quelques instants, le talkie-walkie grésille à nouveau.
« Brigadier, ici le PC. Bon, le chef a décidé, vous allez conduire le lapin chez un vétérinaire. »
« OK, mais on fait comment, il est plein de puces ? »
10h56 : Décision est prise d'aller demander un carton vide dans l'un des immeubles de bureaux d'à côté. Pendant ce temps le petit lapin gris et ses puces prennent du bon temps sur la pelouse.
11h03 : Retour de l'agent de police muni d'un carton et de son couvercle.
« Je leur ai dit : il faut sauver le petit lapin gris. Ils m'ont trouvé une boîte vide. »
11h04 : Au mépris du danger, l'un des agents s'empare courageusement du lapin qui se laisse enfermer dans la boîte en carton.
« Est-ce qu'il va mourir ? » me demande l'un des enfants.
11h06 : Les deux policiers sortent du jardin public, portant leur précieux chargement, les talkies-walkies rangés à leur ceinture, le pas lent et la démarche grave.
On a sauvé le petit lapin gris.
C'était il y a quelques jours, si loin là-haut dans ces montagnes où j'ai passé mes vacances.
Il est encore tôt ce matin-là, c'est d'ailleurs, dit-on, le meilleur moment pour ceux qui partent en promenade. Nous chargeons la voiture, nous avons tout pris, le pique-nique, les chapeaux de soleil, et tout le reste.
L'air est si pur et si léger, d'une fraîcheur si vivifiante ; il se respire à pleins poumons, tout chargé des parfums des fleurs, des foins et des sapins. Avant de monter en voiture, j'écoute encore un peu le silence des montagnes, un silence qui bruisse de mille sons : le chant des grillons, la musique du torrent qui dévale la vallée, les cloches des troupeaux là haut dans leurs pâturages.
Et nous partons.
Le soleil se lève derrière le versant à l'ombre, l'une après l'autre les cimes des sapins s'allument, touchées par les rayons de plus en plus hauts, tandis que sur le versant opposé, les verts alpages baignent déjà dans une lumière dorée où s'allongent les ombres rasantes des arbres et des pins. Des massifs les plus abrupts la lumière semble tomber comme en cascade, plus loin les monts bleutés et pâles découpent leur silhouette imprécise sur un ciel encore clair et uniformément bleu.
La route déroule ses lacets entre les villages endormis et les prairies brillantes de rosée. Je devine, sur un côteau, ce chemin où nous avions croisé un troupeau de chèvre, plus haut, caché derrière les sapins, le lac où nous nous sommes baignés, et, là-bas, ce jardin où notre fille vient de faire ses premiers pas.
Rapides nous filons vers les lointains brumeux, déjà nous amorçons la descente. Insensiblement, le paysage s'ouvre et s'adoucit ; la ville, blottie en contrebas au pied de la vallée, déploie ses rues et ses quartiers, et tandis qu'elle se rapproche, s'éloignent les sommets qui disparaissent derrière nous, inaccessibles, le temps d'un dernier coup d'oeil à leurs verts alpages, à leurs roches vertigineuses, à leurs neiges éternelles.
Nous ne nous retournerons plus ; bientôt nous aurons rejoint les platitudes de notre région et repris le cours paisible et coutumier de notre vie, tandis que très loin, là-haut, immuables et millénaires, les montagnes dessineront pour l'éternité les reliefs accidentés de leurs sommets escarpés.
Elles m'attendent, et nous reviendrons.